Points de vue de créateurs et éditeurs

Mathieu Lamboley, Grand Prix de la musique pour l’image 2023

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#PrixSacem

Depuis plus de quinze ans, Mathieu Lamboley est l’un des grands artisans de la musique pour l’image. Des séries à succès pour les plateformes et la télévision (Lupin, Tobie Lolness) aux longs métrages pour le cinéma (Le Discours, Ouistreham, La Pièce rapportée), le compositeur multiplie les collaborations et trace sa voie dans un registre symphonique et orchestral. À l’occasion des Grands Prix Sacem 2023, il nous partage son point de vue sur son métier.

Votre musique a une dimension orchestrale qui sied aussi bien au drame, à la comédie, au thriller qu’au récit d’aventure. Pour quel genre d’histoire prenez-vous le plus de plaisir à composer ?

Pour être tout à fait honnête, je n’ai pas de préférence marquée. Dans chaque style on peut s’amuser, que ce soit dans la comédie, dans le drame ou dans le suspens. Ce qui m’importe le plus c’est qu’il y ait une intrigue intéressante à partir de laquelle je puisse m’exprimer musicalement. L’idée c’est de ne pas composer une musique de soutien, mais bien une musique incarnée, qui joue un vrai rôle dans la narration.

J’aime créer des singularités musicales avec des mélanges d’instruments que l’on n’imaginerait pas forcément associer. Pour Une zone à défendre de Romain Cogitore, j’ai utilisé la viole de gambe avec de la batucada. Dans Le retour du héros de Laurent Tirard, j’ai composé une musique d’inspiration baroque avec un côté western. Ce sont ces mélanges qui m’intéressent et c’est dans cet exercice de composition que je prends le plus de plaisir.

Vous composez de la musique pour le cinéma, la télévision, le documentaire et les plateformes. Est-ce que vous travaillez et composez différemment selon le format et le mode de diffusion des œuvres ?

Fondamentalement, la position ne change pas. Ce qui est important pour un compositeur c’est d’avoir un support. Pour composer, je m’appuie sur l’intrigue, les personnages et l’univers proposé.

C’est plutôt la manière de produire qui va différer. Sur un long-métrage, je suis en osmose avec le réalisateur. On définit l’univers ensemble et on valide les titres finaux en studio tous les deux. Sur un film je compose au maximum une heure de musique alors que pour une série – comme Lupin sur Netflix – c’est beaucoup plus. Comme il y a plus de musique dans une série, j’ai aussi plus de place pour jouer autour du thème principal. Le processus de travail est également plus global puisque je suis plus en lien avec la production qu’avec le réalisateur du programme.

Quand vous composez, imaginez-vous les réactions du public à l’avance ?

Je ne cherche pas à manipuler les émotions du spectateur, mais c’est intéressant d’identifier les « petites recettes de composition » qui existent. Dans l’inconscient collectif, il y a certaines choses qui évoquent directement un imaginaire précis. Par exemple, si on utilise le basson et que l’on joue dans les graves avec des staccato ça va tout de suite donner quelque chose de comique.

Je connais les codes de composition de l’émotion, du drame, de la comédie et du thriller. J’essaie de jouer avec pour mieux les casser. Parfois, là où on s’attendrait à avoir une musique très comique ou très triste, je trouve que c’est intéressant de construire un décalage par rapport à ce que la scène nous montre de manière évidente. Rechercher ce décalage permet de personnifier la musique afin qu’elle apporte quelque chose de plus, et qu’elle ne soit pas uniquement là pour soutenir l’interprétation et le jeu de l’acteur.

Au cours de votre carrière, vous avez plusieurs fois bénéficié de programmes d’aide à la création de musique originale de la Sacem. En quoi cet accompagnement a-t-il pu être déterminant ?

C’est vraiment précieux parce que ça nous permet d’enregistrer des choses que nous ne pourrions pas réaliser autrement. Grâce à ce programme, on peut faire appel à des musiciens et interprètes qui insufflent un nouveau souffle de vie aux compositions. La musique n’existe pas sans les interprètes. Chacun apporte sa contribution, sa petite pierre à l’édifice. L’accompagnement de la Sacem est donc un vrai plus et ça a été déterminant pour les films Le Discours de Laurent Tirard, La Fine fleur de Pierre Pinaud et Les Choses humaines d’Yvan Attal.

Vous avez été récompensé du Grand Prix de la musique pour l’image en 2023. Qu’est-ce que cette distinction représente pour vous ?

Je suis honoré et très heureux. D’une certaine façon ce n’est pas un prix comme les autres puisqu’on est reconnu par ses pairs, auteurs, compositeurs et éditeurs qui connaissent la musique. Ça fait vraiment plaisir de voir son travail apprécié. Cette catégorie permet aussi de montrer que la musique pour l’image, reste avant tout de la musique. Ce n’est pas juste de la technique à l’œuvre derrière l’image.

Est-ce que votre métier a changé depuis vos débuts ? Comment le voyez-vous évoluer dans un avenir proche ?

En ce moment, j’ai le sentiment qu’il y a une reconsidération de la musique de film. Quand j’étais plus jeune et que j’étudiais au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris, c’était un peu perçu comme un art mineur. Aujourd’hui les choses changent, Il y a une classe de musique à l’image au CNSM, plusieurs programmes d’aide à la composition existent et des festivals uniquement dédiés à la musique de film sont apparus. Il y a même des prix pour la musique de film dans certains festivals audiovisuels.

En ce qui concerne l’évolution de mon métier, il y a le sujet de l’intelligence artificielle. Je ne pense pas que l’on soit encore au stade où l’IA puisse remplacer le compositeur sur un film. Composer pour l’image c’est avant tout une histoire humaine, ce sont des interactions avec le réalisateur et les musiciens, des rencontres autour de sensibilités différentes. À mon sens, toute cette synergie humaine ne peut pas encore être substituée. L’IA nous aidera certainement à faire des tâches techniques pour gagner du temps sur d’autres aspects du travail de composition, mais pour tout ce qui touche le cœur de notre métier – c’est-à-dire l’émotion et la transmission – on ne peut pas se passer de l’humain.

– Crédit photo : Ambroisine Bre –

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