Décryptage

Streaming musical : un modèle qui profite à tous… sauf aux créateurs !

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#Création

Le streaming est aujourd’hui la première forme d’engagement musical : 68% de l’écoute de musique se fait par le biais des plateformes en ligne, à l’échelle européenne. Alors que les œuvres artistiques n’ont jamais été aussi accessibles, en illimité et dans leur grande diversité, la rémunération de celles et ceux qui les créent pose question. Et le débat sur la valorisation de la création au sein du modèle économique du streaming gagne du terrain partout en Europe…

Le marché du streaming à son apogée

Dans un contexte où les usages numériques explosent, la musique et la création audiovisuelle n’ont jamais été autant « consommées » dans le monde. Le chiffre fatidique et vertigineux d’un milliard d’abonnés à des plateformes de streaming a été atteint dès 2021.

En Europe, la récente étude publiée par le Groupement européen des sociétés d’auteurs et compositeurs (Gesac) sur la place et le rôle des créateurs sur le marché européen du streaming, révèle que 78% des utilisateurs des plateformes choisissent ce mode d’écoute pour la qualité de l’offre, la facilité d’utilisation des plateformes mais aussi la diversité et la richesse des titres et artistes disponibles.

L’offre est pléthorique. On recense aujourd’hui plus de 70 millions de titres disponibles sur les services de streaming musicaux et 8 millions d’artistes sur la seule plateforme Spotify. Pour quelques euros, on peut ainsi d’un simple clic, passer d’une playlist à l’autre et naviguer librement d’un artiste, d’une époque, d’une culture et d’une émotion à l’autre… en illimité.

Les limites du modèle

Si le succès est au rendez-vous pour le marché du streaming, les tous premiers maillons de la chaîne, les artisans de la création, ne reçoivent en réalité que quelques miettes des revenus générés.

« Comme le démontre l’étude du Gesac, la valeur du stream pour les créateurs est loin d’être suffisante et conduit, pour les œuvres de niche, à une paupérisation des créateurs ! » déclare Dominique Dalcan, auteur-compositeur et Vice-président du Conseil d’administration de la Sacem.  

Plusieurs raisons expliquent ce paradoxe.

D’abord, « l’expérience utilisateur » proposée par les offres gratuites des plateformes n’est pas assez différenciante. Les utilisateurs ne sont pas incités à opter pour une offre premium, payante. Ces versions gratuites financées par la publicité, permettent d’accéder à un catalogue mondial et massif d’œuvres. Or, ces offres gratuites qui constituent le premier choix des consommateurs, génèrent environ 10 fois moins de revenus pour les créateurs, que les abonnements payants, selon les conclusions de l’étude du Gesac.

Ensuite, le tarif des abonnements payants fixé à 9,99 euros en 2006 n’a jamais changé ! Un prix stagnant, malgré la croissance exponentielle de l’offre et de la qualité de service rendu. Si l’on ajoute cela à la réduction de l’ARPU (revenu moyen par utilisateur) via les nombreuses offres promotionnelles (offres jeune, famille…) ainsi que l’inflation croissante, la valeur d’un abonnement par utilisateur a considérablement baissé sur les quinze dernières années.

Enfin, le marché du streaming tel qu’il existe aujourd’hui est centré sur les titres à succès qui captent une grande partie de l’audience, entravant une véritable diversité d’écoute. 57 000 artistes représentaient 90% des streams mensuels de Spotify en mars 2021. Selon les chiffres de 2022, 93% des artistes présents sur Spotify génèrent moins de 1 000 écoutes mensuelles.

David El Sayegh, Directeur général adjoint de la Sacem précise : « Cette étude confirme un paradoxe : la progression impressionnante du streaming se fait trop souvent au détriment de la création avec des modèles de diffusion qui ne sont pas rémunérateurs pour les créateurs, et qui ont tendance à se concentrer sur une petite minorité de titres. Il est temps de prendre les mesures nécessaires. Pour peser en ce sens, la gestion collective est plus essentielle que jamais ! »

In fine, le modèle économique du streaming engendre une baisse générale de la valeur de la musique et freine la juste rémunération des créateurs, qui devraient pourtant être les premiers à bénéficier des fruits de leur travail.

Vers un marché plus juste pour l’auteur ?

Dans son étude, le Gesac dessine trois piliers pour remodeler ce business model à la faveur d’une meilleure valorisation de la création et d’une préservation de la diversité culturelle aujourd’hui sévèrement menacée.

Le marché du streaming est suffisamment mature pour évoluer et permettre une croissance significative des revenus des créateurs grâce à des modèles de tarification plus réalistes et axés sur la valeur de l’œuvre. Les plateformes pourraient définir des modèles de tarification variables en fonction de leurs nouvelles fonctionnalités et engager des démarches nouvelles pour inciter davantage leurs utilisateurs à s’orienter vers des formules d’abonnement payantes. De même, la tarification de ces abonnements devrait s’adapter à l’évolution de l’offre plus riche et du plus grand confort de l’utilisateur (amélioration de la qualité de l’offre, son haute résolution, plus de convivialité, meilleure connectivité, interopérabilité et nouvelles fonctionnalités, etc.).

Les services devraient privilégier l’égalité d’accès au marché en développant des fonctionnalités visant à promouvoir les auteurs européens, et à leur offrir une meilleure visibilité. Parallèlement, les autorités européennes pourraient œuvrer pour une plus grande diversité culturelle des œuvres musicales européennes accessibles en ligne  en exigeant des indicateurs de diversité et des outils de suivi relatifs à la taille, à la découvrabilité et à l’écoute effective des répertoires européens et moins populaires sur ces services en ligne, plus de transparence dans l’élaboration et le fonctionnement des algorithmes.

Sensibiliser les auteurs-compositeurs à la valeur de leurs données liées à leurs créations ainsi qu’à leur précision pour une meilleure identification et donc rémunération correspondante. Cela passe par une bonne utilisation de normes telles que l’ISWC* et l’ISRC dans les systèmes de services de streaming.

« Grâce aux auteurs et à leurs sociétés, les services de streaming offrent un accès à un catalogue massif de musique de manière simple et conviviale, mais ne répondent pas aux attentes des créateurs en termes de rémunération et de reconnaissance. Il est temps d’envisager un marché plus équilibré et durable qui ne laisse pas de côté les créateurs qui alimentent cette économie florissante » conclut Véronique Desbrosses, Déléguée générale du GESAC.

* International Standard Musical Work Code : code unique pour la désignation d’œuvre musicale

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